Un enfant qui ne veut plus aller en cours le lundi matin, un adolescent qui efface ses messages avant de poser son téléphone, un carnet de correspondance qui reste vide alors que les notes chutent : les familles perçoivent souvent quelque chose bien avant de pouvoir le nommer. La question qui suit est toujours la même — harcèlement scolaire, que faire, et dans quel ordre ? Improviser coûte cher : un appel maladroit aux parents de l’élève auteur, une confrontation dans la cour, et la situation se referme sur la victime. Ce guide propose un protocole en six temps, du repérage des signaux jusqu’aux recours juridiques. Il s’appuie sur les textes en vigueur (loi du 2 mars 2022, décrets d’août 2023, programme pHARe) et sur les données de la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance. L’objectif n’est pas de dramatiser, mais de vous donner une séquence d’actions traçables, opposables, et efficaces. Sommaire Reconnaître le harcèlement : trois critères, pas un ressenti Les 48 premières heures : parler, noter, ne rien improviser Déclencher le protocole pHARe dans l’établissement Cyberharcèlement : traiter les contenus autant que les personnes Quand l’établissement n’agit pas : escalade et recours Reconstruire : santé, scolarité, retour en classe Questions fréquentes Reconnaître le harcèlement : trois critères, pas un ressenti Avant d’agir, il faut qualifier. Un établissement ne déclenche pas le même dispositif pour une bagarre isolée et pour une situation de harcèlement caractérisée. Cette distinction n’est pas bureaucratique : elle détermine la réponse. Répétition, intention de nuire, rapport de force Le harcèlement scolaire se reconnaît à la conjonction de trois éléments. D’abord la répétition : les faits s’installent dans la durée, parfois sous une forme banale (surnom, bousculade, moquerie) qui devient insupportable par accumulation. Ensuite l’intention de nuire, même déguisée en plaisanterie. Enfin l’asymétrie : la victime ne peut pas se défendre à armes égales, parce qu’elle est seule face à un groupe, ou parce que la dynamique de classe s’est retournée contre elle. Le droit reprend cette logique. L’article L511-3-1 du code de l’éducation pose qu’aucun élève ne doit subir de faits de harcèlement de la part d’autres élèves dégradant ses conditions d’apprentissage ou altérant sa santé physique ou mentale. Autrement dit, l’établissement n’a pas à évaluer la gravité subjective des faits : dès lors que ces critères sont réunis, il a une obligation d’agir. Verbal : insultes, surnoms humiliants, rumeurs, moqueries sur le physique, l’origine, l’orientation supposée. Physique : coups, bousculades dans les couloirs, affaires cachées ou dégradées, racket. Social : mise à l’écart organisée, refus systématique de faire groupe, silence collectif. Numérique : messages, montages, comptes anonymes, exclusion de groupes de discussion, diffusion d’images. Les signaux d’alerte, du primaire au lycée Les élèves parlent rarement en premier. La honte, la peur des représailles et la crainte de « faire des histoires » retardent l’alerte de plusieurs mois. Selon les premiers résultats de l’enquête Harcèlement 2023 de la DEPP, menée auprès de 21 700 élèves du CE2 à la terminale, environ 5 % des écoliers, 6 % des collégiens et 4 % des lycéens se trouvent en situation de harcèlement — soit, en moyenne, plus d’un élève par classe. Le repérage repose donc largement sur les adultes. Domaine Signaux fréquents Ce qui doit alerter Corps et santé Maux de ventre, céphalées, troubles du sommeil, perte d’appétit Symptômes concentrés les veilles et matins d’école, disparition le week-end Scolarité Chute des notes, oublis de matériel, absences répétées, refus d’aller en cours Baisse brutale dans toutes les matières sans cause identifiée Vie sociale Plus d’invitations, plus d’amis nommés, repli sur la fratrie Un enfant qui ne cite plus aucun camarade depuis des semaines Numérique Téléphone caché, réactions vives après consultation, comptes supprimés Notifications nocturnes suivies de pleurs ou de colère Affaires personnelles Vêtements déchirés, matériel perdu, demandes d’argent Explications floues et répétées sur des dégradations Conflit ordinaire ou harcèlement : ne pas confondre Une dispute entre deux élèves, même violente, reste un conflit : les rôles s’inversent, chacun peut riposter, l’épisode s’éteint. Le harcèlement, lui, fige les positions. La victime n’a plus de porte de sortie, et le groupe s’organise autour de sa mise à l’écart. Confondre les deux conduit à la réponse la plus contre-productive qui soit : la médiation face à face, qui replace l’élève ciblé devant celui qui le domine. Attention aussi aux fausses pistes inverses. Un adolescent démobilisé n’est pas nécessairement harcelé, et un enfant harcelé n’exprime pas toujours de la tristesse — la colère et la provocation sont des masques courants. Si le désinvestissement scolaire domine le tableau, notre article sur l’enfant qui dit se moquer de l’école propose une grille de lecture complémentaire. Les 48 premières heures : parler, noter, ne rien improviser Ce qui se joue au moment de la révélation conditionne la suite. Deux objectifs seulement : que l’enfant se sente cru, et que les faits soient consignés. Écouter sans transformer l’enfant en témoin d’enquête Les questions en rafale (« qui ? », « depuis quand ? », « pourquoi tu n’as rien dit ? ») produisent l’effet inverse de celui recherché : l’enfant se referme, ou minimise pour vous protéger. Mieux vaut des formulations ouvertes, un ton neutre, et surtout une phrase explicite : ce qui arrive n’est pas de sa faute, et vous n’allez rien faire sans lui en parler avant. Cette promesse doit être tenue — c’est elle qui garantit qu’il continuera à vous informer. Évitez aussi de réagir devant lui par la colère contre l’établissement ou contre les autres élèves. Un enfant qui perçoit que son récit déclenche une tempête familiale apprend très vite à ne plus rien raconter. Gardez la sidération et l’indignation pour un autre moment. Constituer un journal des faits dès le premier jour Un dossier factuel change tout, aussi bien face à un chef d’établissement qui hésite que devant un officier de police judiciaire. Il transforme un ressenti en série d’événements datés. Commencez le jour même, même si les souvenirs sont partiels. Une ligne par fait :